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work done 6

24 juin 2009

Prospective

réinventer la bibliothèque au XXIeme siècle

Questionnement

Remise en cause des fondamentaux

Depuis quelques années déjà les professionnels s’inquiètent du fléchissement du nombre des inscrits et ce ne sont pas les annonces, pourtant prometteuses, de la dernière enquête du CREDOC[1] qui semblent les rassurer. En effet le nombre des inscrits ne paraît pas vouloir augmenter, pire il a d’abord entamé une stagnation pour finalement baisser.

Le phénomène Google est perçu comme un spectre pour le monde des bibliothèques. S’ajoute à cela la menace que constitue également la part sans cesse croissante du téléchargement, légal ou non. Il existe donc un contexte réel de menaces qui pèsent sur les bibliothèques, les remettant en cause dans leur légitimité. Néanmoins il existe, dans le monde, des bibliothèques. Elles aussi confrontées aux problèmes que connaissent les bibliothèques françaises, elles aussi ont à faire face à la concurrence de Google, et du téléchargement, et pour autant le nombre de leurs inscrits ne baisse pas systématiquement.

On peut donc légitimement s’interroger sur la spécificité française de cette crise identitaire, et tenter de déterminer quels sont les points qui rendent le modèle français plus particulièrement fragile. Il semble que cette crise soit partiellement due à la difficulté du modèle français à se renouveler, à évoluer ou se refonder sur de nouvelles bases. Si l’on observe l’histoire des bibliothèques anglo-saxonnes on constate que la remise en question est quasiment perpétuelle au travers de débats dans un premier temps, puis de documents de rapports et de programmation à l’échelle nationale. On ne constate pas le même déroulement dans l’histoire des bibliothèques françaises, elle a certes été formée de débats et de rapports mais on observe très peu de véritables grands programmes d’envergure nationale. Il n’existe pas de programme impliquant les bibliothèques au sein d’autres programmes d’action éducative ou de régénération communautaire, encore moins de santé ou d’action communautaire.

Parallèlement à ces considérations on peut constater que les bibliothèques hollandaises qui sont plutôt basées sur le modèle français ont su évoluer et s’adapter afin de donner satisfaction à leurs usagers. Il faut s’interroger sur les raisons de cet échec actuel du modèle français à se renouveler et à se réformer durablement, plutôt que d’incriminer des facteurs qui ne semblent affecter les autres bibliothèques que modérément. Il semblerait que ce soit le manque d’adaptation du modèle français qui soit en cause, peut être parce qu’il s’est inspiré du modèle anglo-saxon de façon incomplète. En effet le modèle français des bibliothèques est inspiré de celui de la Public Library, mais il ne fut que partiellement inspiré de ce modèle et peut être faut-il voir là ses difficultés à s’adapter comme le fit le modèle anglo-saxon. Car ce dernier a su s’adapter et se renouveler.

Remise en cause de la légitimité

Lors du congrès de Hénin-Beaumont, en 1981, Jean-Claude Passeron dresse un portrait qui semble prémonitoire pour les bibliothèques françaises, avec cette menace :

« En la forme actuelle de ses techniques d’offre comme des contenus offerts, la bibliothèque correspond surtout aux attentes et aux pratiques culturelles des classes moyennes. Les formes d’« animation » dont on l’enrichit aussi. L’augmentation, en surface et en volume, de ce type d’offre accroîtra probablement la « culturalisation » des classes moyennes (intensité des pratiques et nombre de pratiquants). Mais ce réservoir n’est pas inépuisable. On ne peut prolonger la courbe et l’augmentation d’une offre inchangée butera vite sur un effet de plafonnement. »[2].

Il y a à la fois un problème de public visé et de culture défendue, le public concerné est trop restrictif pour se renouveler selon Jean-Claude Passeron, il faut donc élargir les publics des bibliothèques. Néanmoins Jean-Luc Gautier-Gentès a répondu à ces interrogations sur la baisse du public des bibliothèques et son manque de variété, dans un article[3]. Avançant plusieurs explications : l’augmentation un peu excessive des chiffres par le passé (la population de référence prise en compte pour effectuer les mesures étant trop ancienne et donc numérique inexacte). Ce qui aurait fait, à l’époque de l’article, un phénomène contextuel, donc transitoire. Il ajoute aux statistiques nationales des inscrits « 7,5 % de non inscrits » et considère qu’il faudrait y adjoindre les usages secondaires des documents empruntés, c’est-à-dire des ouvrages utilisés par un second utilisateur, autre que celui qui a réalisé l’emprunt.

Le second problème est celui de la culture défendue et mise en avant par les bibliothèques et dont elles sont le symbole. Il s’agit d’une culture considérée comme légitime, par ses défendeurs, qui excluent alors de fait toute autre culture. Notamment celle moins élitiste du public. Ce dernier ne se retrouve pas dans l’offre proposée par les bibliothèques, et les fuient. Les usagers peuvent manifester par la désertion le fait qu’ils ne se reconnaissent pas toujours dans la bibliothèque et sa culture. Cette analyse a été faite par des sociologues, on peut citer : Claude Poissenot, Nicole Robine, Jean-Claude Passeron. La question des diplômes et du degré de familiarité avec les lettres entre en ligne de compte dans les facteurs qui influent sur la fréquentation des bibliothèques, comme a pu le montrer Claude Poissenot[4]. Ce critère discriminant se redouble du fait que s’estimant jugé par rapport à sa culture l’usager a moins envie de revenir à la bibliothèque. Il n’a pas pleinement le sentiment d’appartenir à ce monde, et en retour ce dernier ménage une place limitée à ses attentes. Il faut néanmoins reconnaître la difficulté réelle de répondre à toutes les attentes et les demandes des usagers, ce n’est pas nécessairement là le rôle de la bibliothèque. Cette problématique du décalage entre la culture de la bibliothèque et les pratiques culturelles des usagers conduit à questionner les missions de l’institution et de leur éventuelle évolution.

Désaveux du public

L’explication de la faible fréquentation des bibliothèques par le rapport au livre est certes importante mais ne rend pas compte totalement du phénomène. En effet les bibliothèques ne sont pas uniquement constituées d’imprimés, et les lecteurs en sont en partie conscients. Cette explication est donc à amender de façon importante, et on peut également la nuancer par le fait que les usagers ne font pas qu’un usage d’emprunt dans les bibliothèques. Ce que d’ailleurs déplorent certains professionnels. Ils séjournent, utilisent des ressources sur place, viennent travailler, ou s’y donnent rendez-vous, ils utilisent le lieu, comme le rappelle Claude Poissenot[5]. Même si la dernière enquête du CREDOC[6] tend à montrer que les usagers continuent à méconnaître l’ensemble des collections et services accessibles au sein de la bibliothèque, ils n’ignorent plus l’existence de collections de périodiques ou de musique enregistrée. Il est désormais réducteur d’analyser la fréquentation sous l’angle du seul rapport au livre et à son univers. Et en l’état actuel des connaissances il n’existe pas encore d’analyse de la fréquentation sous l’angle du rapport aux univers de la musique ou du cinéma, par contre les connaissances dans le domaine du rapport au numérique sont plus développées.

La difficulté du modèle à se renouveler et la baisse des inscrits, ne se justifient pas complètement par le rapport au livre, ni par les statistiques mais plutôt, peut-être, par la restriction du public visé. Ces facteurs concourent à faire que le public des bibliothèques ne croît pas, et même régresse. On peut en quelque sorte parler de désaveux du public, même si les usagers inscrits ont du mal à renoncer à l’inscription pour marquer leur mécontentement. Comme le signale Claude Poissenot[7], les usagers tendent alors à la multi fréquentation car ils sont comme « contraints à la loyauté » envers l’institution. Les publics adolescents, eux, refusent d’entrer dans les bibliothèques, en dehors des contraintes scolaires, car ils ne se reconnaissent pas dans l’institution. Pire encore peu d’offres semblent s’adresser à eux, seules quelques rares bibliothèques proposent à la fois un espace et une offre destinée aux adolescents, comme « intermezzo » à Toulouse.

Les bibliothèques françaises qui proposent des collections en nombre suffisant pour des publics d’origine étrangère, qui seraient des publics potentiels des médiathèques, est un fait plutôt rare en France (Grenoble, Marseille, Lyon)[8]. On peut évoquer deux obstacles techniques : une offre restreinte dans les circuits habituels de fourniture des bibliothèques et des difficultés de catalogage. Les bibliothécaires tendent à penser le public à la fois comme unique et indifférencié. Ou alors le public est analysé selon sa classe d’âge, selon son handicap, encore que la majorité des bibliothèques se préoccupent essentiellement du public non ou mal voyant. Il n’y a pas, ou très peu, d’analyses selon les origines ethniques ou les diverses formes de handicap. Cette conception du public est à mettre en relation avec le modèle, elle découle de lui et s’avère intrinsèquement liée à lui.

Pour Claude Poissenot les bibliothécaires ont du public une image idéalisée et se trouvent confrontés à une réalité qui les heurte. Celle du comportement bien réel des usagers ainsi qu’à la diversité de ce public, qui n’a plus rien d’idéal, d’uniforme. Cependant ces analyses sont à nuancer, les pratiques professionnelles tendent à évoluer. Notamment sous l’influence d’autres analyses sociologiques qui se répandent et apportent un éclairage nouveau sur le public, comme par exemple les enquêtes du CREDOC.

Recherche de modèles

Idea stores

Fruit de la consultation évoquée dans la seconde partie de ce travail, les Idea stores[9] se nomment ainsi pour rompre avec l’image de la bibliothèque traditionnelle et aussi pour marquer le fait qu’il s’agit d’une idée novatrice. Leur naissance est issue de la rencontre de facteurs multiples : l’élection récente d’un gouvernement travailliste, le lancement de trois programmes d’envergure nationale (renouveau des bibliothèques, apprentissage au long de la vie, et renouveau des communautés) mais également d’autres programmes (renouveau local, mode de vie sain, stratégie pour l’éducation, politique d’équité, élévation des standards dans la lutte contre l’illettrisme, etc.). Ces bibliothèques d’un nouveau genre sont le fruit d’un croisement de ces volontés politiques nationales et locales. Elles reflètent la détermination d’élever les standards et de fournir un service public de très haute qualité œuvrant sur divers aspects de la vie des communautés locales. Tout dans le programme des Idea stores est à l’image d’un très haut niveau d’exigence, y compris la programmation et le mode de financement.

Ces bibliothèques sont également un mélange de divers univers dans leur mise en œuvre : un mélange de bibliothèque et d’apprentissage, un mélange de service public et d’inspiration puisée dans le domaine commercial, mais avec une forte dominante informatique.

Inspirés du commerce de détail ont été retenus les points suivants : design soigné et joyeux, étagères arrondies et colorées, banques de renseignements minimalistes et masquées. Ont été également choisis une approche « relax » et une formation commerciale avec notamment une importance du dialogue avec un interlocuteur unique, l’abolition des règles et des barrières physiques (bureau d’accueil implanté très à l’intérieur du bâtiment, portables et tasses autorisés). On note aussi la présence de crèches et de cafés dans ces établissements.

De l’apprentissage ont été retenus : les formations qualifiantes (informatique, gestion commerciale), les formations ludiques (reiki, dance bollywood, le surf pour les cheveux argentés), les formations intégratives (apprentissage de l’anglais pour les étrangers), des groupes de travail scolaire. De la régénération des communautés ont été retenus : les collections et les cours en langues étrangères, les formations relatives aux cultures étrangères, et le recrutement local.

Les Idea stores sont le reflet d’une idée radicalement nouvelle des bibliothèques, pas seulement dans les services proposés, mais aussi dans leur gestion. Des services il faut retenir ce panachage des genres tout à fait raisonné et réfléchi. On peut retenir encore le choix radical et volontaire de changer les codes mais aussi d’être au centre de la communauté et de la régénérer. Le but étant de faire que les Idea stores soient des lieux dans lesquels les utilisateurs aient plaisir à aller pour y pratiquer différentes activités, pas nécessairement bibliothéconomiques. De la gestion il y a également lieu de s’inspirer : provisionnement de la totalité des crédits avant lancement de chaque construction, pour chaque construction fermeture d’une bibliothèque existante ne satisfaisant pas aux standards. L’implantation stratégique par rapport aux commerces et aux déplacements des habitants du quartier a fait l’objet d’études soigneuses, comme pour les coûts de constructions et d’entretien des bâtiments et la politique de regroupements de services publics.

Les Idea stores sont véritablement des centres nerveux et vitaux des communautés au sein desquelles ils sont implantés et les chiffres de fréquentation parlent d’eux-mêmes avec un passage entre 1998 et 2008 de 550 000 visiteurs annuels à plus de 2 100 000 (fin septembre 2008)[10].

DOK

La DOK, Delft Openbarre biblioteK[11], a été estimée comme une des 25 meilleures bibliothèques au monde[12], avec les Idea stores. Elle est basée sur un concept qui lui sert de colonne vertébrale : « fabriquer les histoires, raconter les histoires et garder les histoires ». De ce concept découlent une série de services articulés autour des histoires déclinées sous toutes leurs formes : livres, musique, films mais aussi jeux vidéo, studio d’enregistrement et de montage, recueil de récits de vie des usagers et diffusion au sein des espaces publics, prêt d’œuvres d’art. Déclinés sous des intitulés divers chacun de ces programmes s’inscrit autour du rôle des histoires dans la vie de chacun. « The storyboard of your life » permet de mêler le recueil d’un récit de vie, avec les photos ou les films de la famille ainsi qu’avec des documents historiques numérisés dans le cadre d’un programme national de conservation des archives. Cela donne lieu a des diffusions au sein des espaces publics, mais le plus surprenant est qu’une équipe de service public assure cette mission grâce au studio mobile. Le programme « u game u learn » est probablement le plus connu de la DOK, il est axé sur un travail complet autour des jeux vidéo. Outre le fait que le public a accès à des consoles de jeux au sein de tous les espaces publics, il s’articule autour d’un travail qui fait entrer en complémentarité des conférences avec des psychologues, des spécialistes du jeu, des sociologues. Mais également des étudiants en informatique de l’université de Delft pour réaliser des jeux avec les participants. Les objectifs que se sont fixés les dirigeants de cette structure sont très ambitieux : être dès aujourd’hui à la pointe du progrès. Mais surtout préparer les générations actuelles et futures pour qu’elles soient parfaitement à l’aise avec les technologies modernes et qu’elles aient accès à l’information nécessaire à leurs besoins. Technologies Bluetooth et wifi sont répandues dans les espaces, tous les types de systèmes d’exploitation sont utilisés, de nombreux outils de transfert de fichiers sont présents au sein des espaces, avec un accès au téléchargement musical[13].

Pour ce faire le concept de la DOK s’appuie sur plusieurs éléments : on retrouve une inspiration liée au commerce à travers un design simple et ludique, très coloré avec moquette en peau zébrée par endroits, codes couleurs très variés, quelques très belles pièces dont le fauteuil IMac. Les espaces hyper flexibles, le jeu sur le dedans-dehors avec de nombreux espaces vitrés, l’atmosphère décontractée, l’abolition des interdictions, un café au sein des espaces sont autant d’éléments modernes. Les différentes aires sont à la fois belles, confortables, utilisées comme des décors et souvent surprenantes par leurs aspects beau, bizarre ou high-tech. La mise en scène des collections est à la hauteur : présentation des nouveautés en facing, rotation élevée des collections, choix des titres en rapport avec les attentes du public. La DOK insiste beaucoup sur l’aspect ludique de la bibliothèque à l’image de ce qu’est la vie, et également sur le mélange de global reach et local touch, (penser global et agir local).

Enfin dans le cadre d’une approche financière différente la DOK cherche à affirmer de façon marquante son autonomie. En mettent en œuvre de nombreux partenariats locaux et internationaux, signifiant ainsi à ses tutelles à la fois sa conscience de ne pouvoir dépendre totalement des deniers publics, sa capacité à prendre des initiatives, et sa connaissance des réalités économiques.

L’expérimentation comme modèle

Ce qui semble se dégager des exemples évoqués précédemment c’est le rôle prépondérant que joue l’expérimentation dans ces bibliothèques d’un nouveau genre. Sérieusement étudiée et programmée dans le cas des Idea stores et plus inspirée par la synthèse de toutes les innovations les plus marquantes dans le monde, pour la DOK, le point commun de ces deux bibliothèques est l’expérimentation.

Elles ne sont pas les seules dans ce cas, mais elles sont des exemples particulièrement marquants, on pourrait aussi citer la Seattle Public Library ou la Contra Costa Public Library et quelques autres. Mais peut être sont-elles aussi celles qui poussent le plus loin l’intégration des principes du commerce et du marketing, sans pour autant s’éloigner dangereusement de ce qu’est une bibliothèque. Elles semblent concilier à la fois la démultiplication des services et des activités dans un nouvel établissement protéiforme, dont la seule fonction stable est le fait de rassembler services et activités hétérogènes autour du livre. Ce qui leur permet de mettre en place des services expérimentaux qui sont testés. Ainsi Eppo Van Nispen tot Sevenaer, Chief Executive Officer (CEO) de la DOK, considère que sur dix projets, seuls deux seront validés et aboutiront. Le principe de l’expérimentation étant, que l’expérience est conduite de façon à ce que ses conditions puissent être modulées et que tout retour en arrière soit possible. Il y a donc lieu de mettre en place une étape d’évaluation qui permet de trancher sur l’utilité et la pertinence du service. C’est là aussi une des données marquantes, et néanmoins essentielle ces bibliothèques évaluent régulièrement les services en place et plus particulièrement leurs expérimentations. L’évaluation existe également par ailleurs, elle tend à se généraliser. Mais ces bibliothèques la poussent à un degré qui est proche de celui des services privés et du marketing, ce qui leur permet de déterminer la pertinence de la poursuite d’une innovation. Car il convient de souligner que celles qui nous parviennent, qui se diffusent dans la sphère professionnelle ont déjà, bien souvent, passé le cap de la phase test.

Ces bibliothèques tendent à faire émerger, de façon encore protéiforme, un nouveau modèle de bibliothèque, celui de l’expérimentation dont on peut d’ores et déjà dresser les grands principes. Il est essentiellement basé sur la demande, laquelle est devancée dans la mesure où les bibliothécaires n’attendent pas qu’une pratique se répande communément pour la mettre en œuvre, l’adopter. Ce modèle est un point de rassemblement de différentes pratiques et divers services qui ont pour dénominateur commun d’être utiles, fonctionnels, tournés vers les usagers, pas sur la notion de collection. Il mélange les principes du service public avec ceux du commerce et du marketing, et mixe ces nouveaux services avec ce que les anciens apportaient de meilleur. Évalués régulièrement afin de les améliorer ou de les arrêter. Ce modèle met en avant la transparence, le design ludique, des décors et des services pouvant être qualifiés de glamour, avec un haut pouvoir d’attraction. Il utilise une grande flexibilité, une plus grande encore mutabilité, avec ce modèle rien ne saurait être figé. C’est également un archétype profondément tourné vers les nouvelles technologies de l’information et des communications, dont il sait s’accompagner sans les subir, en complémentarité avec les collections physiques. Enfin c’est un modèle qui sait s’insérer au cœur de la vie citoyenne et communautaire pour devenir non seulement le lieu où il fait bon être, le lieu au cœur de la vie de la communauté et au service de la communauté. C’est également un prototype qui met en place de nouveaux services sans pour autant que ces derniers soient complètement indépendants des collections physiques.

Effectivement ces services sont en lien étroit avec les collections, soient parce qu’ils sont des œuvres sous de nouvelles formes, soit parce qu’ils sont de nouveaux outils ou moyens de médiation, soit encore parce qu’ils sont des formes renouvelées de médiation avec les publics.

Le droit à l’erreur

Implicite à l’expérimentation

L’expérimentation, nous l’avons vu, implique de réaliser une expérience à l’issue de laquelle tout retour en arrière est possible, elle implique également la réalisation d’un bilan positif ou négatif. De ce bilan sera tirée une conclusion qui aboutira à son éventuelle poursuite, son extension, ou bien son arrêt. Cesser un service ou une activité en bibliothèque n’est jamais simple, cela implique de lui avoir laissé suffisamment de temps pour trouver son public. Déterminer combien de temps cette expérimentation doit se poursuivre et quand la cesser est un juste équilibre, un savant dosage. Car il s’agit en quelque sorte de confirmer ou d’infirmer le pari que fut l’expérimentation et de dresser le compte financier de ce pari. Il convient de ne pas oublier que dans le cadre de l’expérimentation en bibliothèque ce sont des deniers publics qui sont investis dans ce pari, ce qui ne va pas sans poser un problème déontologique. Le bibliothécaire peut difficilement justifier de jouer avec des deniers publics. Cependant il convient de considérer plusieurs arguments justifiant un tel comportement.

Ainsi la mission au cœur du métier de bibliothécaire, celle d’acquérir des œuvres à destination du public, comporte elle aussi une part de risque et de pari. Ce dont le bibliothécaire a peut-être plus particulièrement conscience au moment de la rentrée littéraire. Néanmoins le reste de l’année aussi les bibliothécaires font des paris sur tel ou tel titre. Si l’on examine sur l’année le nombre de titres acquis qui ne seront jamais empruntés, ou une seule fois on peut analyser ces acquisitions sous l’angle du gâchis de deniers publics. Or cette étude est rarement faite en bibliothèque et encore moins rendue publique. Le document qui ne sera jamais emprunté est discrètement rangé sur son étagère puis tout aussi discrètement désherbé. Mais on ne saurait procéder de la même façon avec un service ou une activité.

Le nouveau service s’accompagne d’une visibilité plus importante que l’ouvrage sur son étagère, il a nécessité un aval de la direction, des moyens, une communication et une mise en place, qui le rendent visible aux yeux de tous. Même si les moyens consacrés à sa mise en œuvre ont été minimes et ont pu consister que dans du temps de travail, il n’en demeure pas moins que ce temps là est rémunéré par des deniers publics. Fortes de ce constat et d’une conscience aiguë des réalités économiques, certaines bibliothèques ont fait le choix pour pouvoir poursuivre leurs expérimentations de recourir d’une part aux logiciels libres et gratuits mais également à des partenariats économiques ou, plus rarement, à du mécénat.

Rôle du mécénat

Le mécénat connaît récemment un regain d’intérêt à la faveur de nouvelles lois proposant des mesures incitatives plutôt favorables. La loi fondatrice sur le mécénat est celle de juillet 1987, sur le développement du mécénat, amendée plusieurs fois et notamment de façon significative avec la loi dite « Aillagon » du 1er août 2003. Le mécénat peut intervenir sous trois formes : en numéraire, en nature ou en compétence. Les trois formes sont soumises à des avantages fiscaux identiques. Il est à noter qu’historiquement le mécénat est plus développé dans les pays anglo-saxons et qu’il y joue un très grand rôle dans le domaine culturel. Il a joué un rôle important avec des fondations telles que la fondation Getty ou Carnegie. Ceci est également vrai pour le Royaume-Uni, où de nombreux musées ont pu voir le jour grâce des donations, des legs mais sont aussi entretenus par des fondations. La France a bénéficié, dans une moindre mesure de ce mécénat à travers la construction de bibliothèques, après la seconde guerre mondiale notamment, grâce à la fondation Carnegie.

Le mécénat nécessite un changement d’attitude de la part des bibliothécaires dans la mesure où il implique de bien connaître les lois et déductions afférentes pour pouvoir convaincre, de rechercher des partenaires dans le secteur privé ou auprès de particuliers. Mais il faut également bien connaître les entreprises partenaires et clarifier les engagements réciproques en les contractualisant, autant de démarches et de connaissances que les bibliothécaires sont peu habitués à mettre en pratique. Néanmoins l’expérience nous montre que ce type d’action n’est pas impossible à mettre en œuvre. Ainsi la DOK met systématiquement en place une démarche de recherche de financements privés et de partenariats pour ses projets, ce qui lui permet, entre autres, les voyages de son équipe de shanachie (« raconteurs d’histoires » en irlandais, il est employé pour les trois membres de la DOK qui voyagent afin de découvrir les meilleures partiques bibliothéconomiques dans le monde). Les Idea stores ont aussi entrepris cette démarche afin d’obtenir des financements, ils sont aussi construits grâce à des fondations comme Lloyds of London charities trust pour Chrisp street, Sainsbury families charitables trusts pour Whitechapel. En France quelques bibliothèques ont pu mettre en place des actions de mécénat : la bibliothèque de Lyon, pour la formation de ses formateurs grâce à Microsoft, et la bibliothèque départementale de prêt de Dordogne, pour une exposition/animations itinérantes grâce à Cristaline, mais surtout le kiosque culturel de Villeupreux-les-Clayes, bibliothèque au sein d’une gare grâce à la Société Nationale des Chemins de Fer (SNCF).

Conscient de l’essor et des opportunités que représentent pour les bibliothèques les mécènes, le Ministère de la Culture et de la Communication a mis en place une mission mécénat[14]. Elle sert de guide et d’opérateur de liaison pour les établissements culturels et les mécènes. Il s’agit de développer ce type de partenariats pour les bibliothèques qui souhaitent mettre en œuvre des expérimentations, et ce afin de trouver des financements. L’engagement dans le mécénat implique l’adoption d’une démarche radicalement différente de celle à laquelle les bibliothèques ont recours pour rechercher traditionnellement des financements publics. Néanmoins le contexte économique, la mise en place de politiques de révision des politiques publiques visant à réduire les dépenses publiques, tendent à inciter les acteurs publics à réduire leurs dépenses et à optimiser les moyens à leur disposition.

À expliciter et institutionnaliser

Pour l’instant le mécénat ne pèse encore que très peu sur le destin des bibliothèques, en France il concerne 30 000 entreprises et 2,5 milliards d’euros. Le mécénat se décompose comme suit : 39 % en part financière, suivie par des actions en nature, puis en compétence. Les montants que représente le mécénat aux États-Unis est nettement supérieur à celui de la France. Mais la part consacrée, au sein du mécénat, à la culture est plus importante en France, ramenée en pourcentage (39 % contre 14,5 %)[15]. Le mécénat se heurte à des problèmes déontologiques, il suffit pour cela de se remémorer le débat qui a suivi l’annonce du partenariat de la bibliothèque municipale de Lyon avec Microsoft, puis avec Google. Un des problèmes que pose le mécénat est le fait que toute recherche de mécène implique d’y consacrer du temps et des moyens humains. Le monde des bibliothèques françaises est assez éloigné de la logique « cost effectiveness » qui domine le monde anglo-saxon. Ceci ralenti l’essor du mécénat au sein des bibliothèques françaises.

Nonobstant afin de pouvoir mener une démarche d’expérimentation en bibliothèques il est nécessaire de clarifier et d’institutionnaliser cette approche auprès de ses tutelles. Ceci implique d’expliciter que la bibliothèque va mettre en place des expériences à titre de test, qu’elle les évaluera selon des critères et à un moment préalablement définis, et qu’elle en tirera les conclusions nécessaires. Cela implique de justifier des moyens investis dans cette expérimentation, d’une étude des coûts ayant cherché à réduire ces derniers, et qu’éventuellement une démarche de mécénat a été entreprise. Les bibliothèques, en acceptant de faire leurs les contraintes économiques qui pèsent sur les collectivités, et de mettre en œuvre une politique de recherche de financements extérieurs, elles ont toute possibilité de convaincre leur tutelle de valider ce type d’expérimentations. En faisant preuve de bonne volonté, par la mise en place d’une politique d’économie des dépenses, ou à des solutions internes, les bibliothèques peuvent trouver là des marges de manœuvre et des moyens de convaincre leurs autorités de tutelle.

L’exemple que représentent les bibliothèques étrangères qui se sont lancées dans l’aventure du mécénat devrait pouvoir inspirer les bibliothécaires français et vaincre leurs réticences face à ce qu’ils estiment être un risque. En effet un certain nombre de professionnels tend à considérer qu’il est dangereux de se lancer dans l’aventure de l’autofinancement, fût-il partiel, car cela pourrait donner à penser aux collectivités qu’elles peuvent réduire le budget qu’elles consacrent la culture. Le mécénat ne peut être qu’un adjuvant d’un budget régulier, permettant de développer des actions et des services qui n’auraient pu l’être sans lui. Il n’est en aucun cas une démarche de substitution permettant à une collectivité de se retirer au profit d’une entreprise. Le mécénat devant donner lieu à la conclusion d’un accord il est possible pour la bibliothèque de faire mention de ce principe de non substitution dans l’accord, même si cette démarche paraît pour le moins délicate.


[1] MARESCA, B., EVANS, C., GAUDET, F., Les bibliothèques municipales en France après le tournant Internet

[2] ORCEP, Lecture et bibliothèques publiques : actes du Colloque, Hénin-Beaumont, 20-21 novembre 1981

[3] Gautier-GentÈs, J.-L., « Refonder les bibliothèques municipales : préliminaires », Bulletin des Bibliothèques de France

[4] Poissenot, C., « Penser le public des bibliothèques sans la lecture ? », Bulletin des Bibliothèques de France

[5] Poissenot, C., « Penser le public des bibliothèques sans la lecture ? », Bulletin des Bibliothèques de France

[6] MARESCA, B., EVANS, C., GAUDET, F., Les bibliothèques municipales en France après le tournant Internet

[7] SANTANTONIOS, L., « Livres Hebdo » n°692

[8] Sur ce point il convient de consulter le Bulletin des Bibliothèques de France, n°3 de 2007, consacré aux « Langues et langages »

[9] http://www.ideastore.co.uk/en/home

[10] DOGLIANI, S., « Les ideas store : une nouvelle approche de la bibliothèque et de l’accès à la connaissance », Bulletin des Bibliothèques de France

[11] http://www.dok.info/index.php?cat=pagina&pagina_id=110

[12] http://www.bestcollegesonline.com/blog/2008/07/02/the-25-most-modern-libraries-in-the-world/

[13] http://www.muziekweb.nl/

[14] http://www.mecenat.culture.gouv.fr/

[15] BENHAMOU, F., Économie de la culture

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